








De la création de la SEAH (Société d’études pour l’Aménagement des Halles) en 1963 à l’inauguration du Forum en 1979, se joue l’un des épisodes les plus houleux de l’histoire du patrimoine français contemporain. On tentera de mettre en évidence les différentes positions sur la valeur patrimoniale des pavillons de Baltard, de situer précisément les moments de prise de conscience de la part des historiens, des politiques et des aménageurs, enfin de définir en quoi l’aménagement du quartier a lui-même contribué à accélérer certains processus de patrimonialisation.
Simon Texier
Rien ne prédisposait a priori la commune de Nogent-sur-Marne à accueillir un des pavillons des Halles centrales de Paris.
Pourtant la décision de Jacques Chaban-Delmas du 13 juin 1972 de faire démonter et remonter un des pavillons Baltard à Nogent-sur-Marne ne relève pas d’un complet hasard. Trois raisons spécifiques à l’histoire de Nogent-sur-Marne expliquent cette affectation. D’abord, Nogent dispose d’un patrimoine foncier important – quatre hectares de terrain acheté à la SNCF – à proximité du RER et en bordure de Marne. Ensuite, depuis le XIXe siècle, Nogent est une sorte de « conservatoire » du patrimoine parisien : porche d’église ou foire parisienne avaient déjà fait l’objet d’une greffe à Nogent. Enfin dès le milieu des années cinquante, Nogent se dote d’une politique culturelle et événementielle ambitieuse, ayant une audience régionale (fête du petit vin blanc, foire au livre de poche…) sans pour autant avoir les infrastructures pour les accueillir.
Aussi quand l’Etat décide de « sauvegarder un témoignage unique de la première architecture métallique », Roland Nungesser, député-maire de Nogent-sur-Marne, voit-il tout le parti qu’il peut tirer d’une telle acquisition. Sa ténacité et la fragilité politique de la candidature de Nancy soutenu par Jack Lang, directeur du festival de la ville, permettent à Nogent-sur-Marne de s’imposer. En décembre 1977 le pavillon Baltard est inauguré sur l’ancien site du manoir de Beauté-sur-Marne.
En 28 ans, le pavillon Baltard s’est imposé comme une salle de spectacle majeure de l’est de Paris. Il est aussi désormais l’un des emblèmes de la ville.
Vincent VILLETTE
Victor Baltard est certes d’abord le fils de son père, titulaire de la chaire de théorie de l’architecture à l’Ecole des Beaux-Arts. Louis-Pierre est évidemment une personnalité du milieu de l’architecture, mais de caractère difficile, il est resté marginal. Victor fera la grande carrière à laquelle n’avait pas accédé son père : Grand Prix, pensionnaire à Rome, architecte en chef de la Ville de Paris, membre de l’Institut. La renommée de Victor est contrastée. Il est l’homme des "Halles Baltard", mais la qualité de son projet ne serait que la conséquence de l’intervention de Napoléon III et de Haussmann. Et, l’église Saint-Augustin ne rencontre guère d’amateurs. Il faut donc d’abord dire que le projet des Halles réalisé est à attribuer, sans réserve, à Victor Baltard, puisqu’il reprend une version de quelques années antérieure à celle critiquée, version déjà élaborée avec F.-E. Callet ; que Saint-Augustin est un prodige de construction à la somptuosité byzantine. Les talents de Baltard étaient multiples. "M. Baltard, en effet, était écrivain distingué, orateur abondant, dessinateur habile, administrateur judicieux, et ingénieux constructeur" remarque Charles Garnier. Ses prouesses techniques ne se limitent pas à ses œuvres les plus célèbres, et vont se nicher jusque dans les arcs diaphragmes en ciment de la chapelle de la Vierge de l’église Saint-Leu-Saint-Gilles. C’est que, aussi, il a restauré et décoré, durant toute la première moitié de sa carrière, de nombreuses églises parisiennes. Sans parler de la construction du Temple de Nérac, logique pour un luthérien. Victor Baltard : un architecte à redécouvrir.
Pierre PINON, le 10. IX. 2005
Les Halles de Baltard fascinent Zola. Le Ventre de Paris les décrit sous tous les angles, à toutes les heures, à toutes les saisons dans un panoptique (1) enchanté où l’on reconnaît l’œil du peintre. Sous les yeux de Florent, elles se transforment en un gigantesque panorama romantique, tandis que Claude, l’artiste moderne, les voit déjà comme Monet voit le port du Havre au "soleil levant". Les Halles de Baltard sont en effet à l’architecture ce que l’impressionnisme sera bientôt à la peinture, "un art tout matérialiste", un véritable "manifeste naturaliste". Paradigme architectural du naturalisme, les Halles de Baltard réalisent à leur manière la vocation panoptique du roman zolien, elles déploient sur le monde de la marchandise les grilles de la rationalité scientifique et encyclopédique dont il se réclame. Mais elles sont en même temps un formidable appareil à percevoir, un dispositif de visibilité intégrale dont la vocation prophylactique et hygiéniste explicite cache la volonté de répression politique du Second Empire. Que le héros du roman soit en même temps "inspecteur à la marée" et victime des mouchards de Napoléon III en témoigne, les élégants parapluies de Baltard n’abritent pas seulement le monde discipliné des choses, ils abritent aussi une entreprise disciplinaire de domination des hommes. "Le panoptique enchanté du Ventre de Paris" tente de rendre compte de cette triple approche - artistique, scientifique et politique -, des Halles de Baltard vues par Emile Zola.
1 - Le mot "panoptique" veut dire littéralement "tout voir".
Patricia Carles et Béatrice Desgranges.
Le déménagement des halles parisiennes à Rungis suscite de nombreux projets pour réinvestir le site. Du centre de commerce international à l’espace vert, nous nous intéresserons aux modalités de prise de décision et de façonnement des projets urbains. Entre l’héritage à préserver et la promotion d’un nouveau cœur urbain, les protagonistes (politiques, investisseurs, associations, riverains) s’affrontent pour faire valoir leur point de vue. Il s’agit de comprendre les mécanismes et les enjeux qui président au renouvellement urbain en étant attentive à deux dimensions particulières : les usages de l’histoire du quartier et la prise en compte des pratiques anciennes qui le caractérisent. L’analyse est menée à partir d’un observatoire précis, la Commission des abords, sensible à l’articulation entre formes et pratiques urbaines et soucieux de la « cohérence » du quartier.
Isabelle Backouche EHESS-CRH
Démontage et remontage d’éléments du patrimoine ne sont pas un usage récent. La loi du 30 décembre 1913 – demeurée aujourd’hui encore, en dépit de son vieillissement, la charte fondamentale de la gestion de nos monuments historiques – fut une réponse, pour une grande part au « déménagement », à destination des Etats-Unis, au début du XXème siècle, d’un certain nombre de cloîtres, de chapiteaux, de vitraux, de tympans, de portails (Saint-Michel de Cuxa, Moutiers, Saint-Jean, Bonnefont en Comminges…) qui composent aujourd’hui « le Cloysters Museum » de New York. Et l’on n’a pas oublié, plus récemment, « l’aller-retour » Moret-sur-Loing – Cours la reine à Paris de la maison dite de « François Ier », qui revenue à son lieu d’origine n’est d’ailleurs plus qu’un « décor ».. Une destinée semblable – qui dans ce cas précis eût été positive parce que salvatrice – attendait les pavillon de BALTARD si la ville de Paris avait favorablement accueilli l’offre du banquier américain Orin Hein qui se proposait de les démonter, transporter et remonter en territoire américain… Mais Paris, superbement, dit non et c’est à la ville de Nogent-sur-Marne que revint l’honneur d’administrer une « leçon de patrimoine » et d’histoire de l’architecture aux élus de la capitale en sauvant d’un véritable drame le pavillon n°8 unique pavillon rescapé d’une démolition honteuse, au moment même par ailleurs où soutenue par l’opinion publique, la Commission Supérieure des Monuments Historiques réclamait – vainement et trop tard– le classement de l’ensemble des pavillons parmi les monuments historiques.
J’évoquerai ces années à trois titres différents et complémentaires.
I a) En tant qu’habitant du quartier des Halles depuis 1958, je pris part à l’action des associations, nationales ou locales, de sauvegarde en maintes circonstances, et singulièrement en saisissant directement René Capitant, alors garde des Sceaux et député du 5ème arrondissement, lors de l’organisation en 1969, 46 rue Montorgueil, par l’Union des Champeaux, de l’exposition « Trésors des Halles », point de départ de toutes les actions de sauvegarde qui s’ensuivirent. b) En prenant part à l’organisation de l’exposition au Musée des Arts décoratifs en 1970, de la maquette qui résumait les vœux des associations et des habitants face aux projets ruineux, démesurés, et inadaptés à un centre historique vers lesquels s’orientait la ville de Paris sous l’autorité successive des préfets Maurice Doublet et Marcel Diebolt.
II En tant que collaborateur, à l’époque du journal Le Monde sous la conduite d’André Chastel qui, non seulement joua un rôle majeur dans le combat pour les Halles, mais me confia la difficile mission « d’installer », par des analyses urbaines précises (Avignon, Angers, Dijon, Versailles, Metz, Dole, Chalon en Champagne…) la toute nouvelle politique des secteurs sauvegardés (issue de la loi Malraux du 4 août 1962), dans les colonnes du journal et dans l’opinion publique. Tant il est vrai que le problème des Halles de paris trouvait son équivalence en province.
III En entreprenant à la demande de l’Union des Champeaux et à l’approche du départ des Halles pour Rungis une suite de dessins des pavillons de Baltard et rues avoisinantes qui, présentés dans un restaurant des Halles, rue Mondétour, apparurent comme un premier geste vers une possible reconversion du Centre de Paris à des activités culturelles qui, d’avril 1969 à août 1971, allaient provisoirement, s’y développer. Complétés du réquisitoire que constituent les 50 dessins du quartier exécutés après la destruction des Halles, ces 33 dessins composèrent « l’Adieu aux Halles » – édité en 1975 – et l’exposition dont il fut l’objet en la galerie de Nevers (Paris 6ème). Le retentissement tint, pour une grande part, au texte très beau, très fort que rédigea Jean cassou. Il dénonçait ainsi, implicitement, le démantèlement au profit de Beaubourg du Musée National d’Art Moderne dont il avait été, depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale, le conservateur en chef- et qui était l’œuvre de sa vie.
Philippe LEVANTAL
Dès leur édification, les Halles centrales de Paris furent célébrées pour la franchise du parti constructif et l’audace gracile de leur esthétique industrielle ; bien que solitaire aujourd’hui, le pavillon remonté à Nogent témoigne toujours de ces qualités. Mais la conception des célèbres « parapluies » métalliques, devenus bientôt les prototypes d’une longue lignée de marchés couverts, a en partie éclipsé d’autres faces de la modernité du projet, qui, elles, ont été anéanties à jamais dans le désastre de 1971-1973 : à la différence de leurs répliques postérieures, les Halles centrales se distinguaient par leur subtile insertion dans la ville et leur caractère modulaire qui permettait d’envisager une expansion future. S’élevant au sein d’un parcellaire orthogonal, l’ensemble était traversé de part en part par de véritables rues, couvertes pour la plupart, qui, à chacune de leurs extrémités, se raccordaient au tissu urbain que l’administration du préfet Haussmann avait remodelé à dessein de fluidifier la circulation des denrées comme d’assainir le centre de Paris ; le cas échéant, ces rues couvertes pouvaient être prolongées et les dix pavillons initiaux, multipliés (ainsi qu’en témoignent les projets d’extension vers l’ouest [Bourse du commerce] ou vers l’est [boulevard de Sébastopol]). On examinera ce dispositif original en regard de ses probables antécédents ; on présentera aussi la position des Halles dans le périmètre parisien et leurs relations avec l’ensemble de la capitale. On verra enfin comment des projets de chemin de fer souterrain faillirent faire du « ventre de Paris » le cœur du pays entier.
Marc le Coeur











